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Nicolas Le Riche

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Au cœur de l'univers de l'OPERA DE PARIS, le danseur étoile NICOLAS LE RICHE nous parle de sa passion, de ses expériences, de ses aspirations.
Pour célébrer cette galaxie si brillante, THOMAS ADAM-GARNUNG, metteur en scène, déroule un fil d'Ariane entre la contemplation romantique des étoiles considérées parfois comme des portes vers d'autres mondes, et la place de l'individu au sein de ce paysage céleste.
SM


La nuit avant les étoiles


J’avais peur du noir, de l’obscurité, des ténèbres. J’allais me coucher dans ma chambre d’enfant et j’avais peur de disparaître dans la pénombre. Je réclamais une lumière. On dit une veilleuse ? Ça n’existait pas à l’époque. On laissait plutôt la lumière du couloir allumée. Je restais seul. J’étais dans mon lit d’enfant et je fixais la lumière. Je craignais qu’elle ne s’éteigne, qu’on oublie que je suis là, dans la nuit de ma chambre d’enfant, dans mon lit une place, sous les couvertures lourdes, entouré de mes peluches sourdes et muettes, de mes jouets sans vie. Je craignais qu’on m’abandonne. Ça a toujours été ma grande peur. Et j’avais peur du noir. Dans le noir, j’étais seul.

Un jour, mon cousin et moi, nous nous sommes attardés sur la plage. Nous voulions contempler le coucher de soleil, jusqu’au bout, jusqu’au moment où il est dévoré par la mer, après l’explosion de couleurs, après l’incandescence de la journée. Et puis, nous avons décidé de rentrer. La nuit nous a rattrapé. La nuit a posé un manteau sur nos épaules comme on dit. Dans mon silence, mon cousin a entendu ma peur, une peur terrifiante qui montait. Il fallait traverser la plage, puis la route, puis la forêt et peut-être, de l’autre côté, atteindre la maison. La distance dans cette nuit qui devenait de plus en plus opaque semblait à chaque pas s’allonger. La distance m’éloignait à mesure que nous nous rapprochions. La mer avait dévoré le soleil et la nuit semblait vouloir nous faire subir le même sort. Dans les entrailles de la nuit, nous ne ferions pas long feu, je le savais, je sais ce genre de choses.

Mon cousin pressait le pas. Mon cousin savait que je risquais de vouloir m’arrêter. Ce n’était pas le moment. Pas le moment de risquer la paralysie. Pas ici. Au milieu de nulle part. On est toujours au milieu de nulle part. Mais ça, je ne le savais pas. Il parlait de la plage, il me rappelait combien le château que j’avais édifié sur le sable était beau, un monument, une cathédrale. Que sûrement les vagues l’avaient englouti mais avec précaution, avec déférence, pour saluer mon génie, ma maîtrise parfaite des éléments et de l’architecture. Je ne répondais rien. Je comprenais que tout est diversion. Je marchais. Un pas puis un autre. Mais la cadence diminuait. Quand soudain une clairière ouvrit la forêt devant nous. Elle était sur le chemin. Elle était là. J’étais tétanisé. Devoir traverser cet espace vide, quitter les bruits de la forêt obscure me semblait un péril insurmontable. Mon cousin prit ma main, me mena dans la clairière. Un bruit dans le ciel. Je lève les yeux. Et je vois la voûte. Les étoiles. Un ciel constellé d’étoiles. Surprise, étonnement, sidération. Je suis sidéré. C’est sidéral.

Ce n’était pas la première fois. On ne se souvient pas de la première fois. On réécrit une histoire. On réinvente nos premières fois. Et la première, la toute première, on l’oublie.

Pourtant ce fut la première fois où je remarquais les étoiles, où leur présence eut un sens pour moi. Mon cousin décida de faire une halte, de s’asseoir comme ça au milieu de la clairière et de les regarder, toutes. Et je compris alors que la nuit était la condition des étoiles, que parfois la lumière nous aveugle et nous rend incapable de voir des choses plus infimes, plus douces, infiniment plus riches dans leur diversité, leur couleur, leur forme que cet astre trop proche qui impose sa loi, brûle tout sans pitié et ne laisse ici que désert.

Mon cousin parlait. Je crois bien qu’il parlait, qu’il disait des choses. Je ne me souviens pas. J’étais émerveillé et je n’écoutais pas. Tout semblait prendre sens. Et la nuit ne devait plus me faire peur. Je devais remercier la nuit.

Parce que voilà, il y a des étoiles dans le ciel. La nuit n’est pas si obscure. La nuit n’est pas si opaque. La nuit brille. De mille feux. De milliards d’étoiles qui sont comme une carte. On ne peut pas les atteindre, elles nous tiennent à distance, mais elles nous montrent le chemin. Elles nous guident. Comme elles ont pu guider les marins afin qu’ils dépassent les limites du monde, aillent toujours plus loin, et qu’ils puissent même rentrer chez eux, retrouver femmes et enfants. Comme elles ont pu indiquer à des astrologues quand donner le signal des récoltes, bénir un mariage, saluer une naissance. Les étoiles silencieuses, inaccessibles, qui sont comme autant de signaux que nous ne sommes pas seuls, perdus dans un univers vide et froid. Des étoiles qui sont les témoins de réactions en chaîne qui produisent la vie, des explosions qui essaiment. Des étoiles comme des points de brillance qui nous disent tout ce que nous pouvons être, qui habillent nos rêves, qui dessinent une infinie beauté que nous ne pouvons que voir, pas toucher, que nous ne pouvons qu’imiter, sans l’égaler.

D’un coup, je crois que j’ai compris tout cela. D’un coup d’un seul comme on dit. Faire mouche. Je n’étais qu’une mouche dans l’univers, mais soudain je voulus être une étoile. J’avais une place dans le grand ordonnancement. Mes étoiles, dans ce ciel d’été, au milieu de la forêt sombre et bruyante, formaient une carte, traçaient une route, donnaient un sens. Nous sommes rentrés à la maison. Tout était calme. Et plus jamais, avant de m’endormir, blotti dans mon lit d’enfant, je ne réclamais la lumière. Je n’étais plus seul. Au-dessus de ma tête, tous ces regards, bienveillants.



Thomas Adam-Garnung
PHOTOS

Nicolas Le Riche
"L'après-Midi d'un Faune"



VIDEO

Nicolas Le Riche
Interview & images Sabine Morandini & Lisa Shelley



INFOS

OPERA DE PARIS
Place de l'Opéra
Paris 75009



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